Il y a de cela quelques mois nous nous étions lancé le défi passionnant de réunir dans la même interview deux des plus beaux CV du monde.
D’un côté, ceux que beaucoup présentent comme le plus grand joueur de tous les temps : CJ Yoder. Entendons-nous bien, le terme est pompeux, mais aucun joueur ne peut rivaliser en terme de palmarès, de charisme et d’unanime respect. CJ Yoder, ce sont quinze médailles d’or mondiales toutes compétitions confondues et une présence au plus haut niveau depuis que le roller hockey existe. De l’autre son héritier dans le rôle de capitaine de l’équipe des Etats-Unis mais aussi –peut-être son plus digne successeur : Greg Thompson.
A la pointe de sa crosse et au travers d’une carrière exemplaire, CJ Yoder a écrit le plus beau palmarès qui existe à ce jour. En usant de superlatifs, ceux même de Greg Thompson, « CJ Yoder, c’est Wayne Gretzky ». C’est un monument international qui impose une reconnaissance de tous et imposera un respect de toutes les générations futures outre-atlantique. Quoi qu’il advienne, ce garçon aura forgé à lui seul la légende d’un sport sorti de nulle part.
Mais nous ne voulions pas interviewer CJ Yoder sans donner du relief à cet échange. C’est pourquoi Greg Thompson, l’un des Ambassadeurs RHAF, a accepté tout naturellement de rendre la pareille à son illustre aîné.
Encore une fois, nous sommes fiers et honorés de vous proposer une interview qui n’a jamais existé auparavant entre deux monstres sacrés de notre sport. Nous espérons que vous prendrez autant de plaisir à lire ce très long échange que nous en avons pris à le rendre possible.
Greg Thompson : « Je remercie infiniment les coaches et les staffs qui m’ont permis d’être le capitaine de mon équipe nationale. C’est plus qu’un honneur et c’est autorisé à peu de gens. Mais c’est un rôle également compliqué. Tous les ans, on nous regarde et on attend de nous que nous soyons champions. Sauf que peu de gens se rendent comptent désormais du niveau de la compétition mondiale. C’est également compliqué de mettre tous les joueurs du groupe à la même page, au bon moment. La plupart des garçons sont des joueurs de pointes dans leur équipe habituelle, et là ils doivent être dans des rôles spécifiques, parfois ingrats. »
CJ Yoder : « Comme le dit Greg, avoir été le capitaine des Etats-Unis a été pour moi le plus grand des honneurs. Je dois bien insister en disant que j’ai eu la chance d’évoluer avec des joueurs exceptionnels ce qui m’a toujours facilité la tâche. Quand j’avais des décisions à prendre ou des choses à dire, les garçons m’ont toujours compris car j’avais en tête le bien de l’équipe avant tout. Ça m’a valu un respect unanime de mes partenaires, j’ai été fier de jouer avec chacun d’eux toutes ces années. »
Greg, vous êtes devenu le capitaine américain qui a pris la suite de CJ. Une sacrée charge sans doute…
Greg : “OUI ! Il a accompli tant de choses dans sa carrière, il a été un pionnier, vraiment. Il a été un leader exceptionnel pour les Etats-Unis. Ça me met naturellement une pression très forte. C’est aussi assez différent car je suis le capitaine d’une nouvelle génération de joueurs. La plupart des gars qui étaient les coéquipiers de CJ faisaient eux-mêmes partie de l’équipe depuis longtemps et savaient ce qu’il attendait d’eux sur et en dehors du terrain. CJ était respecté par tous et je dois de mon côté savoir gagner la confiance de mes coéquipiers et du staff, manifestement, je continue d’apprendre. »
Thompson : "CJ est au roller hockey ce que Gretzky est à la glace"
Vous allez être embarrassé CJ avec le point suivant… Un très grand nombre de personnes avec qui nous échangeons estiment que vous êtes le plus grand joueur de roller hockey de tous les temps. Qu’en pensez-vous ?CJ : « C’est effectivement compliqué de répondre à ça mais je suis honoré. J’ai toujours eu l’opportunité de jouer avec des joueurs incroyables et sans eux, rien n’aurait été possible. J’ai toujours essayé de représenter mon sport de mon mieux sur et en dehors du terrain. J’espère qu’on se souviendra de moi pour ça. Je retiens tout ce que le roller hockey a pu m’apporter et j’espère pouvoir être utile à son développement dans le futur. »
Greg : « Pour ma part, même si la question est posée à CJ, je vais quand même répondre. Mon opinion est faite. CJ est selon moi au roller hockey ce que Wayne Gretzky est au hockey sur glace, je ne suis pas le seul à le penser. C’est un joueur de grande classe et je ne vois pas ce que je n’aime pas chez lui. Il est formidable avec les enfants, mais c’est avant tout quelqu’un qui respecte profondément le jeu. »
Etes-vous proche dans la vie ?
Greg : « Oui, nous le sommes. Nous parlons beaucoup ensemble, quand il répond au téléphone ou à ses mails. Je suis même encore surpris qu’il ait répondu à votre interview aussi rapidement (rires). Quand je vais faire un tour au Colorado, je prends toujours le temps de passer le voir. Nous nous voyons régulièrement l’hiver ou aux abords du mois de mars pour le Winter Wars. »
CJ : « Comme l’a dit Greg, oui nous sommes proches. C’est un joueur exceptionnel et une personne admirable. Je suis content de pouvoir réaliser cette interview à ses côtés. »
CJ, nous vous avons connu à l’époque où vous étiez en équipe nationale avec votre frère, Jamie, et alors que votre père, Charles, était le coach de l’équipe… ça a dû être une aventure spéciale.
CJ : « C’est l’un des souvenirs les plus forts que je conserve. C’est un sujet que nous abordons souvent quand nous sommes en famille. Avoir été à la tête de l’équipe américaine a été un immense honneur pour notre père et un vrai régal pour moi. Mon frère et moi continuons d’évoluer ensemble dans la Ligue professionnelle de roller hockey sous le maillot des Colorado Springs Thunder, nous apprécions chaque minute de ses moments là. Avoir porté le maillot des Etats-Unis avec mon père et mon frère à mes côtés est quelque chose que je ne pourrai jamais oublier. »
Pourtant aujourd’hui vous avez souhaité ne plus représenter les Etats-Unis que sous le maillot IIHF et plus celui des Mondiaux FIRS, pourquoi ?
CJ : “Les instances qui dirigent la filière FIRS ici ont agit de façon qui ne me semble pas être la meilleure, je n’en dirai pas plus. J’ai été un fervent supporter de l’USARS (USA Roller Sports, instance affiliée FIRS, ndlr) pendant plus de dix ans et j’ai fait tout ce qu’on m’a demandé pendant toutes ces années. Mais la tournure des choses depuis quelques années ne m’a pas laissé d’autre choix que de quitter le groupe FIRS. L’une des décisions les plus dures que j’ai eu à prendre… ça me fait encore mal d’en parler d’ailleurs…
Par ailleurs, USA Hockey qui régit l’équipe nationale version IIHF a été remarquable. Le professionnalisme que l’ont vit au sein de cette organisation est bien au-delà de ce que l’on peut connaître ailleurs. Les dirigeants ont été très bien à mon égard, j’ai vraiment apprécié ces deux dernières éditions mondiales de l’IIHF. J’espère en faire partie cette année encore. »
Yoder : "Je serai honoré d'être le coach des USA"
Vous aurez 36 ans cette année… Pourriez-vous envisager de devenir coach de l’équipe des Etats-Unis à terme ?
CJ : « Je joue toujours autant que je le peux. Mais je m’implique de plus en plus dans le coaching auprès des enfants du Colorado entre autre. Je n’ai jamais osé cacher le fait que je serais plus qu’honoré qu’on puisse me permettre de diriger notre équipe nationale. Mais je jouerais jusqu’à ce qu’on me dise que l’heure d’arrêter est arrivée. »
Greg, pour la première fois l’été dernier, la France a battu les Etats-Unis (victoire 2-1 avec des buts signés Benoît Ladonne et Renaud Crignier, ndlr). Vous êtes forcément bien placé pour porter un jugement sur le roller hockey français…
Greg : “Oui, merci de me le rappeler (rires). AUCUNE équipe n’est parfaite et perdre fait partie du jeu. Savoir perdre peut être un levier utile pour devenir champion du monde. La France possède un talent et un amour pour ce sport incroyables. Vos joueurs donnent leur possible pour hisser le niveau régulièrement et nous avons besoin que plus de nations encore considèrent le roller hockey avec autant de sérieux. L’équipe de France est une formation pour laquelle j’ai un profond respect, je ne serai pas surpris quand ils seront champions du monde. Ça arrivera, je n’en doute pas.”
En lien avec l'équipe de France parlons maintenant du Vieux Continent, que retenez-vous de vos expériences respectives en Europe ?
CJ : “Outre mon parcours sous le maillot américain, le fait d’avoir porté celui des Vipers d’Asiago notamment pendant les compétitions européennes a été quelque chose de formidable. J’avais hâte chaque année. C’est la meilleure organisation que j’ai pu connaître et m’a permis de vivre de formidables expériences. La passion que les pays européens mettent à jouer, à encourager et supporter leur équipe est sans égal. Je pense être quelqu’un de loyal et la façon dont les Vipers m’ont traité m’y ferait réfléchir à deux fois avant d’aller jouer pour une autre équipe. Je n’ai pas eu l’opportunité de rejoindre l’équipe cette année mais je suis toujours prêt à y repenser si quelqu’un veut de moi. Les Français sont incroyables, je pourrais envisager la possibilité de jouer en France notamment.”
Greg : “Les Européens me semblent être plus chauvins que nous. Je ne sais pas si c’est moi, mais j’ai l’impression que pas mal de joueurs ici considèrent les choses comme acquises pour notre pays. Comme l’a dit CJ, le sentiment de passion et de soutien en Europe est vraiment très ancré. Parfois, j’ai eu le sentiment d’être à un match de foot avec tous ces tambours, ces sifflets, ses sirènes. Les joueurs jouent toute l’année et de nombreux pays ont des joueurs et des gardiens d’excellent niveau. C’est le cas de la France qui possède des patineurs exceptionnels. Or le patinage permet d’imprimer le rythme d’une rencontre et donc de mieux contrôler une rencontre. J’ai aussi le sentiment que les Européens lancent plus souvent à la cage que nous. »
Dans une interview qu’il nous a récemment accordé Itan Chavira a estimé que l’avenir du roller hockey, c’était l’Europe. Qu’en pensez-vous ?
CJ : « En l’état actuel des choses aux Etats-Unis, je suis d’accord avec lui. Toutes les expériences que j’ai pu avoir en Europe ont été particulièrement professionnelles et tout semblait bien mieux structuré. Si un jour le roller hockey souhaitait se tourner vers l’Olympisme, je pense que le rôle des Etats-Unis devrait être bien plus engagé. »
Greg : « Je suis entièrement d’accord avec Itan. Nous avons de grands et beaux tournois ici, mais l’Europe a montré la voie au reste du monde. C’est compliqué d’expliquer ça à quelqu’un qui ne l’a pas vécu combien en Europe les choses sont faites de façon professionnelle. On cherche toujours à y hausser le niveau. Nous avons de grandes ligues nous aussi (PIHA, AIHL, MLRH…) mais tout est vraiment plus sérieux en Europe. Il y a aussi plus d’argent et je ne connais pas beaucoup de joueurs qui sont payés pour jouer ici même, aux Etats-Unis. J’espère qu’un jour nous pourrions revivre une expérience telle que la RHI*. »
Thompson : "La France sera championne du monde un jour"
CJ, l’Olympisme pour le roller hockey, peut-on vraiment y croire ?
CJ : « C’est quelque chose dont j’ai toujours rêvé. Mais pour que cela arrive, il faudra réunir les deux championnats du monde. On ne peut pas avoir deux équipes américaines, ou même françaises un jour. Disons que j’espère vraiment que mes enfants auront l’occasion de représenter leur pays aux championnats du monde, mais aussi aux JO. »
Greg : « Moi j’ai souvent entendu des rumeurs mais j’y croirai quand je le verrai. J’ai vécu deux fois les World Games (2005 et 2009) et ce sont les plus belles expériences de ma vie sportive, alors je n’ose même pas imaginer ce que peuvent être les JO. Ça se fera un jour, mais pas avant un moment, et j’espère bien pouvoir en être le témoin. »
Indéniablement le sport s’est considérablement développé, mais de là à dire que les Mondiaux sont proches d’être unifiés… on en est loin.
CJ : « Oui, rien ne se passera avant longtemps, c’est pourtant essentiel. C’est en partie ce qui explique le désordre de ce sport aux Etats-Unis. Nous aurons besoin de quelqu’un ou d’un groupe de personnes qui prennent ce problème à bras-le-corps et si nous n’y parvenons pas, nous serons en grande difficulté. Ce sport s’est considérablement développé avec le boom des années 90. Mais nous arrivons aujourd’hui à une époque où la génération des joueurs typiquement issus du roller hockey sont de plus en plus nombreux. Aujourd’hui, les parents eux-mêmes suivent leurs enfants dans cette deuxième génération, c’est très excitant. »
Greg : « Une réunification serait l’idéal pour notre sport, mais je ne pense pas que ça se fera. Pourtant nous avons besoin que tout le monde soit sur la même longueur d’onde. C’est encore très dilué aujourd’hui alors qu’on devrait avoir une sorte de pouvoir central. Ce sport a déjà franchi tellement d’étapes que désormais, il est parfaitement ancré dans certaines régions du monde. Mais aux Etats-Unis, le nombre de pratiquants n’est pas en hausse. Nous avons besoin de personnes qui se lancent plus encore et qui fassent des débutants des personnes elles-mêmes impliquées. C’est aussi la jeunesse qui va faire avancer le roller hockey. »
Tout à fait entre nous messieurs, la façon dont les USA dominent ce sport n’est-il pas quelque par un frein à son développement ?
CJ : « Non, je ne pense pas. Au tout début de l’histoire des Mondiaux, nous étions clairement au-dessus du lot. Disons que la compréhension et l’assimilation de ce nouveau sport nous étaient plus naturelles, peut-être. Ce qui a fait que pendant des années, et aujourd’hui encore parfois, les adversaires de notre nation se présentent en outsider face à nous, rarement en favori. Ça les empêche évidemment de jouer avec leur vrai potentiel, ne serait-ce que mentalement. Plusieurs équipes, dont l’équipe de France, ont énormément progressé et la médaille d’or est de plus en plus incertaine chaque année. »
Greg : « Moi je ne parlerais que pour les équipes américaines. Je peux affirmer que nous nous efforçons de respecter tout le monde, systématiquement. Quelque part, nous représentons les Etats-Unis d’Amérique et certainement que nos parents nous ont inculqué de bonnes valeurs. Mais je ne pense pas que ce soit ce qui nous fasse gagner. Respecter l’adversaire est une base essentielle selon moi. »
Terminons sur une touche plus légère… Quelle anecdote à propos l’un de l’autre pourriez-vous nous confier ?
CJ : « Je sens que je ne vais pas être à mon avantage sur cette question… (rires). Je vais être honnête, Greg est un mec de grande classe. J’ai beau me creuser la cervelle pour vous faire une révélation, je n’y arrive pas. Je suis seulement fier d’avoir eu la possibilité de jouer avec et contre lui. C’est l’un des meilleurs joueurs que je connaisse. »
Greg : « Moi je vais être moins sympa, c’est une blague entre nous… Je vais lui proposer d’ôter son chapeau et de l’accrocher à ça… (rires).”
* La Roller Hockey International (également connu par l'acronyme RHI) a été la première ligue professionnelle majeur de roller in line hockey. Elle fut créée en Amérique du Nord en 1993 et met fin à ses activités en 2001 après voir joué sa dernière saison en 1999.
















Commentaires
1°) Je verrais bien en effet un texte syntéthique qui reprend toutes les différences insritutions internationales qui existent actuellement.
2°) Et comment sont organisés les championnats aux USA: leagues privées et locales ou leagues nationales etc...
Je sais qu'on en a déjà parlé mais c'est resté dans le cadre d'échanges sur des forums
Voilàààà.
Bon par contre, j'allais oublié, mais félicitation pour cette interview inédite. Vive RHAF et ses membres